Fiction : blackout énergétique national 

04/05/2021

Quel continuum sécurité-défense* en cas de blackout national sans résilience énergétique locale ?

Scénario de fiction extrait du document du chef de bataillon Elie Fontana

Strasbourg, décembre

Mardi, 05h37. Plus bas dans la rue, le crissement de pneus puis le bruit de tôle froissée réveillent le lieutenant Hugo, peu avant l'aube. Cherchant à connaître l'heure, il réalise que son vieux radio-réveil est éteint et que sa lampe de chevet ne fonctionne plus... Les plombs ont dû sauter ! Se dirigeant vers la fenêtre, il constate que la rue est plongée dans le noir complet. Même les feux de signalisation sont éteints. Les piétons matinaux semblent confus et désorientés, la coupure doit être récente. La neige commence à tomber fortement et dans cet étrange silence, le lieutenant pense à son épouse qui termine sa garde à l'hôpital situé à quelques kilomètres. Saisissant son téléphone, il essaie de la joindre mais réalise qu'il n'a aucun réseau. Il n'obtient pas davantage de résultat avec son téléphone fixe. Ignorant l'étendue de la situation, il sent l'inquiétude commencer à monter. Il réalise alors qu'il a froid : la chaudière centrale doit être interrompue !

Que faire ? Attendre son épouse ? La rejoindre à l'hôpital ? Se rendre au régiment ?

Il finit par choisir la dernière option. En son for intérieur, il est convaincu que la situation sera vite rétablie et que sa femme choisira de rester à l'hôpital pour aider à gérer l'afflux de blessés que cette coupure risque de provoquer. Afin de ne pas rester coincé dans les bouchons qui commencent à se former, il décide de prendre sa moto. Il sort de chez lui et entend des gens coincés dans l'ascenseur appeler à l'aide. Il avise des voisins sortant de leur logement attirés par les cris, il décide de poursuivre vers le parking. Après avoir dû forcer l'ouverture de la porte de son garage puis celle d'une barrière de péage sur l'autoroute, il finit péniblement par arriver à destination.

10h30. À la compagnie, les hommes et femmes commencent à se rassembler, sourires crispés et cigarettes en série. Devant une situation anormalement longue, les interrogations commencent à être nombreuses. La dernière grosse coupure de courant avait été rétablie en moins de deux heures... Est-ce qu'une interruption aussi longue peut être accidentelle ? En outre, elle semble totale puisque tous les services d'infrastructures sont interrompus... Mais, la crise est-elle seulement régionale ? Il fait froid, la dernière pandémie a usé notre économie, dégradé notre relation avec nos pays voisins et fragilisé notre logistique : combien de temps saurons-nous tenir en  fonctionnement dégradé " avant un rétablissement ? Est-ce que nous avons de quoi couvrir nos besoins ? Incluant ceux de nos familles ?

Qui sera prioritaire ? Est-ce que nous allons être déployés pour aider la population ? Mais qui s'occupera de nos familles ? A-t-on des contacts avec les détachements déployés en Bande Sahélo Saharienne, en Estonie et en Mer de Chine ? S'agit-il de ce groupe d'éco-terroristes qui anime la toile et les médias depuis une semaine ? Les fils de Naess...

Leur manifeste inspiré de l'apocalypse biblique a eu un succès viral. La brutale clarté de leur message a inquiété le monde entier au point de devenir le sujet n°1 des plateaux télévisés. Leur programme de remise à zéro de la civilisation humaine par des effets qui seraient une version moderne des plaies d'Égypte semble avoir attiré l'attention des différents gouvernements mais surtout, ce matin, il n'a échappé à personne que ces dix fléaux annoncés débutaient par " les lumières s'éteindront ".

12h45. Peu après midi, le commandant d'unité revient d'une réunion de crise avec le chef de corps.

A ce stade, aucune information ne permet d'estimer l'étendue de la crise mais la rumeur est confirmée, toute la région est touchée, sans exception. Aucun contact au-delà de la région car tous les réseaux sont hors-service. Par le passé, EDF a toujours réussi à rétablir la situation en quelques heures sur des black-out localisés. Mais sept heures après la coupure générale d'électricité, l'hypothèse d'un incident majeur fait son chemin. Peut-être même d'une cause intentionnelle. La chance veut que le régiment soit doté de téléphones satellitaires. Malheureusement, ceux-ci ne sont pas configurés et ne pourront donc pas être utilisés. Cet état des lieux initial oblige le régiment à s'organiser et à planifier une réponse limitée à cette crise dont on ne sait encore pas grand-chose. Les officiers présents les plus gradés feront office de commandant d'unité. Ils sont chargés, avec les chefs de service, d'inventorier l'ensemble des matériels opérationnels et utiles à la crise qui s'annonce. Une mission se prépare : trois hommes partiront faire jonction avec le régiment d'infanterie voisin et l'état-major de la zone de défense.

15h20. Plus tard dans l'après-midi, le maire de la commune voisine se présente au régiment. Il demande au chef de corps l'aide de militaires pour sécuriser la zone commerciale : des heurts ont lieu autour des agences bancaires et les gens se ruent vers les supermarchés. Le souvenir des tensions avec la cité voisine lors de la dernière pandémie lui fait redouter de nouveaux débordements et les trop maigres effectifs de gendarmerie sont sur-sollicités par les patrouilles suite à l'afflux de personnes en détresse à la gendarmerie. Coupé de sa hiérarchie, le chef de corps décide d'accepter la sollicitation sans cacher la faiblesse de ses ressources disponibles ni sa volonté de ne pas consacrer toute sa ressource à cette mission.

Les premiers bilans humain et matériel commencent à remonter à la passerelle. Environ 250 personnes sont présentes au régiment. Huit camions et douze véhicules légers sont en état de marche, équipés radio et réservoirs pleins. Huit groupes électrogènes pourront alimenter autant de PC tactiques pendant 24 heures. Près de 10.000 cartouches petits calibres sont stockées dans la soute régimentaire. Enfin, un petit stock de rations permettra d'alimenter deux compagnies pendant 48 heures. Par ailleurs, aucun réseau ne fonctionne et le régiment n'est pas équipé des postes HF qui auraient permis de contacter des unités éloignées de plusieurs centaines de kilomètres. Le chef de corps ordonne finalement le déploiement d'un PC compagnie et de deux sections. Ce détachement reçoit pour mission de patrouiller aux abords de la zone commerciale afin de prévenir toute incivilité. Le commandant d'unité décide de s'en tenir aux règles d'engagement qu'ils ont appliqué le mois précédent lors de la mission Sentinelle.

15h30. L'équipe envoyée prendre le contact est de retour et effectue son débriefing au chef de corps. Leurs traits sont tirés, les nouvelles semblent inquiétantes : l'effectif du régiment d'infanterie est très bas car les compagnies sont actuellement déployées en opérations extérieures, la passerelle n'a pas davantage d'informations sur la situation mais la mission de reconnaissance effectuée a permis de récupérer un poste HF afin de pouvoir établir une ligne de communication. À l'état-major, c'est la panique ! Les postes-clefs ne sont pas armés car les officiers supérieurs n'ont pas rallié et le général manque d'une structure suffisante pour commander... Toutefois, leur cabine transmission a pu obtenir un message d'alerte de Paris. Son contenu est inquiétant, lorsqu'il en a pris connaissance, il paraît que le général a accusé le coup. Il convoque l'ensemble de ses chefs de corps le lendemain à huit heures pour leur en communiquer le contenu. Captées par l'équipe auprès des transmetteurs ayant reçu le message, des rumeurs disent que l'Arc de Triomphe aurait été détruit à Paris. Plusieurs graves attaques auraient eu lieu sur le territoire et en Europe contre le réseau de distribution électrique...

19h00. Alors que la journée commence à tirer à sa fin et que la pénombre gagne, quelques autres militaires arrivent au régiment, avec femmes et enfants. Désireux de se rendre disponibles mais inquiets pour leur propre sécurité, ils souhaitent mettre temporairement leur famille à l'abri. Outrepassant le règlement intérieur qu'il a lui-même fait remettre à jour en début d'année, le commandant en second accepte d'héberger ces militaires et leurs familles dans des chambres de passage, dans le froid et éclairées avec les quelques bougies récupérées dans de vieux stocks.

22h15. Le lieutenant Jean regagne son domicile avec l'ordre de se présenter le lendemain au régiment. Il n'a toujours aucune nouvelle de son épouse, ni de l'hôpital dans lequel elle travaille...